Le canoë et le kayak : circonvolutions d’une évolution

Après une navigation dans des flots agités, je profite du calme revenu pour vous inviter à porter un regard sur les relations entre culture et technique au travers de l’évolution des canoës et kayaks.

Le canoë ou le kayak, deux technologies autochtones d’Amérique du Nord qui sont passés du  nouveau monde à l’ancien.

Lorsque les européens débarquent sur les côtes de l’Amérique du nord, ils cherchent à apprivoiser les cours d’eau et les lacs, seules routes praticables, avec de lourdes barques en bois issues des techniques classiques de la construction navale. Face à eux, les autochtones disposent d’un outil, affiné pendant des siècles, bien plus adapté tant dans la construction que dans l’usage : le canoë.

Construit principalement à partir des ressources abondantes dans la forêt boréale (bouleau et résineux), c’est une embarcation souple et légère facilement transportable, idéale pour passer d’un plan d’eau à un autre. Les autochtones disposaient alors d’un outil parfaitement adapté à son environnement immédiat tant dans la construction que dans l’usage.

Assemblages souples VS assemblages rigides : deux approches techniques pour un même besoin.

Entre les barques européennes et les embarcations autochtones, le contraste est saisissant.  C’est un choc entre deux cultures techniques et surtout une parfaite illustration de l’importance de la culture d’un groupe dans ses choix de développement. Alors que les européens sont coutumiers des assemblages rigides à partir de clous métalliques et d’assemblages mécaniques (tenons, mortaises, chevilles…) utilisés sur les vaisseaux de fort tonnage, les autochtones habitués à de faibles  tonnages,  à des bateaux de faible durée de vie et n’ayant pas la maîtrise du métal sont familiers d’une autre conception, celle des assemblages souples à partir de fibres nouées et de laçages. Ce sont deux philosophies qui s’affrontent : le lourd contre le léger ; le solide contre le remplaçable.

Les deux approches aboutissent à la résolution du même besoin de petites embarcations mais avec deux méthodes diamétralement opposées qui nous montrent ici le rôle déterminant de la culture d’un groupe dans ses choix technologiques.  Très vite, face aux limites de leurs barques, les européens arrivés aux Amériques ont opté pour le canoë pour son efficacité et sa versatilité.

L’européanisation du canoë :

Alors que le canoë a trouvé une deuxième jeunesse au travers des loisirs depuis la fin du XIXe siècle tant dans le nouveau monde que dans l’ancien, il a peu à peu perdu sa spécificité de construction au profit d’une construction plus lourde calquée sur les standards européens. La culture conquérante a intégré les spécificités locales en les passants au travers de son propre moule.

Le canoë est devenu à la veille de la Seconde Guerre mondiale un élément à part entière de la culture fluviale de loisir en répondant aux règles classiques de la construction navale. C’est un bateau relativement lourd et coûteux, parfois luxueux mais surtout avec une longue durée de vie si l’entretien est au rendez-vous.

Nous avons ici un très bel exemple de transfert technologique d’un groupe culturel à un autre avec une évolution de l’objet. Le nom reste le même mais ses caractéristiques internes n’ont rien à voir avec l’original. Le canoë canadien de loisir, bien que restant une embarcation légère suivant les critères européens fait figure de croiseur face aux canoës d’écorce.

Du kayak au « Skin On Frame » : un exemple de fertilisation croisée

Bien plus au Nord, les Inuits ont développé une autre embarcation adaptée à leurs ressources : le kayak. Sur des territoires où le bois est rare mais les animaux marins abondants, une structure entoilée permet de valoriser au mieux ces ressources. Des os ou du bois forment la structure, liés entre eux par des fibres animales (peau, tendons ou nerfs). Elle est recouverte de la peau imperméable de mammifères marins (phoques, morses…). Le résultat est toujours une embarcation légère, étanche (même par-dessus), adaptée à la propulsion musculaire et mais surtout à son utilisation en pleine mer.

Cette technique permet également la construction de bateaux plus importants destinés au transport : les Oumiaks.

La peau du phoque à la fois étanche et résistante offrait des performances idéales pour le kayak. Le transfert du kayak dans le domaine des loisirs s’est heurté à ce problème de la « peau ». Alors que la légèreté est restée un des points principaux du cahier des charges, il a fallu trouver des alternatives.

Des kayaks entoilés, en planches de bois fines ou même des coques moulées ; les modèles développés sont nombreux et très divers. Malgré l’abondance de solutions techniques, la copie peinait à dépasser l’original. Si une avancée était faite dans un domaine c’était le plus souvent au détriment d’un autre. Un kayak plus léger était par exemple le plus souvent plus fragile.

C’est là que nous abordons une fertilisation croisée qui a réussi la délicate synthèse des performances : la rencontre du nylon balistique et du kayak.

Les entoilages textiles auparavant utilisés souffraient d’une fragilité latente ou d’une durée de vie relativement courte. La toile tissée à partir de fibres de nylon, développée pour des applications de protection balistique et vernie pour être étanche,  a apporté la résistance et la longévité recherchée.

L’objet ainsi obtenu est capable de supporter des stress et des sollicitations que l’on n’oserait pas faire subir au plus détesté de nos objets. Et pourtant, il résiste.

Ce croisement a permis de reboucler la boucle car de cette rencontre est née une autre embarcation : le  canoë « skin on frame » (structure ouverte entoilée). Similaires dans la taille et les  usages, du kayak au canoë, il n’y a qu’un pas qui a été rapidement franchi. Ainsi, la légèreté et la solidité permise par le nylon a été transférée aux formes ouvertes des canoës canadiens. Après des années d’évolution, de la construction bois aux coques composites moulées, il renouait avec ses origines : solidité, légèreté et flexibilité étaient de nouveau réunies. Le nylon a fait renaître un bateau millénaire.

La technique permet également d’explorer de nouvelles formes. Aujourd’hui malgré le coût élevé du nylon, un mouvement dynamique d’amateurs développe cette solution pour des embarcations rapides, durables et surtout peu coûteuses à produire.

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